Chronique d’un
retour longtemps espéré :
de Mayence à Bredons
et Fridefont, le retour d’Aaron et de la Vierge à
l’enfant langé
par Véronique Breuil-Martinez
Conservatrice
des antiquités et objets d’art pour le Cantal ;
Les clichés des objets sont de l’auteur.
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Fig. 1 : La Vierge de Fridefont, dans les réserves du Musée diocésain de Mayence |
Fig. 2 : Aaron de Bredons.
Cliché pris
dans le cadre du constat
d’état effectué à Mayence |
Dispersé dans plus de
cinq cents églises et chapelles, le riche patrimoine religieux du Cantal a fait
l’objet de nombreuses convoitises. Depuis les années 1980, différentes mesures
ont été prises pour lutter contre les vols : des vitrines-trésors
cantonales regroupant les pièces d’orfèvrerie ont été créées par la CAOA et les
chapelles isolées ont vu leur patrimoine rapatrié dans les églises
paroissiales. Cependant, les cambriolages spectaculaires des années 2000 ont
mené l’État, la région et le département à une réflexion commune qui a abouti à
l’embauche en 2005 d’un chargé de mission, et à l’élaboration d’un plan
pluriannuel de mise en sécurité des objets mobiliers dans les édifices cultuels
du Cantal. Ce plan, mis en œuvre depuis 2007 et piloté par les services du
conseil général avec l’appui de l’Association des Amis du patrimoine de
Haute-Auvergne et financé par l’État, le département et la région, a permis
jusqu’à aujourd’hui la sécurisation de bon nombre d’édifices religieux.
La
prévention est donc aujourd’hui de mise, mais la recherche des œuvres et objets
disparus n’en est pas pour autant abandonnée et les recherches durent parfois
des années avant de donner des résultats. Une fois les disparitions signalées
par les propriétaires, des enquêtes sont menées, des actions sont entreprises
par les tribunaux… De même, ces dernières années, des bases de données ont été
créées et des protocoles de communication et d’information ont été mis en place
afin de permettre une réaction rapide des autorités concernées. Le Ministère de
la culture accueille au sein de sa Direction du patrimoine des chargés de
mission sécurité et les contacts avec l'Office central de lutte contre
le trafic des biens culturels (O.C.B.C.)[1]
sont fréquents et fructueux. Le trafic des œuvres d’art ne s’arrête
malheureusement pas à nos frontières et la coopération internationale
fonctionne entre les services de police, les départements de justice et les
responsables de la culture, même si les différences structurelles inhérentes
aux administrations et législations des États rendent
parfois la tâche longue et ardue. Résultent de cette collaboration, la récupération
d’œuvres et le démantèlement de réseaux de trafiquants dont le retour récent
dans le Cantal de deux œuvres de Fridefont et Bredons est la meilleure illustration.
Les œuvres : la Vierge de Fridefont
et Aaron de Bredons
La Vierge à l’enfant langé de bandelettes de la chapelle de Mallet,
commune de Fridefont (Fig. 1)[2]
Dérobée dans l’église
paroissiale de Fridefont, l’œuvre provient de
l’église de l’ancien prieuré casadéen de Mallet
dépendant de celui de Chanteuges en Haute-Loire. À la
construction du barrage de Grandval, les objets ont été transportés à l’église
de Fridefont avant que le hameau et son église soient
submergés par la retenue d’eau.
L’iconographie est originale : recou-verte
d’un voile aux plis stylisés qui laisse apparaître une coiffe, la Vierge se
penche avec tendresse sur l’enfant qu’elle porte de la main droite et protège
dans les pans de son voile. Jésus est ici un nourrisson aux langes fixés par
des bandelettes et non pas un jeune enfant comme c’est généralement le cas chez
les Vierges de tendresse.
Visages et mains des personnages sont naïfs. Voile et lange sont bleus
et vert-bleu ; bandelettes et robe sont rouges
alors que la coiffe est blanche. Représentation peu commune, la Vierge apparaît
en buste ou à mi-corps. Il peut s’agir soit de la volonté de l’artiste soit
d’une modification plus tardive résultant d’une détérioration de la partie
inférieure de la sculpture (cette dernière aurait alors été tronquée et
renforcée par une base). La face postérieure est polychrome et sculptée :
coiffe et plis du haut du voile apparaissent en volume alors que le dos est
plan.
Représentée, selon Brigitte Mézard[3],
sous les traits d’une femme du peuple, il ne s’agit pas ici selon ce même
auteur de Marie Reine du Ciel, mais d’une paysanne de la région avec sa robe au
col fermé. Caractérisée par un aspect simple et une polychromie naïve, la
production en serait probablement locale et elle daterait non pas du xve
comme l’affiche l’arrêté de protection au titre des Monuments historiques mais
du xviie
siècle, et serait contemporaine de celle des nombreux saint Roch et autres
saint Jacques.
Aaron, du maître-autel de l’église Saint-Pierre de Bredons
(Fig. 2)[4]
Le relief d’Aaron provient du majes-tueux
maître-autel de l’église Saint-Pierre de Bredons[5].
Commande et prix-fait indiquent que l’intégralité du retable du maître-autel a
été commandée en 1706 et réalisée jusqu’en 1711 par Antoine Boyer, de Murat, et
Pierre Journiac, d’Antignac,
pour la sculpture ; c’est Noël Verdier, d’Apchon,
qui s’est chargé de la dorure[6].
Il s’agit d’une sculpture en demi-relief réalisée dans un bois dense
observable sur la partie postérieure de l’objet, plane et dénuée de
polychromie. Le restaurateur Didier Rousset identifie ce dernier comme étant du
cèdre[7],
essence relativement rare dans le Cantal où les sculpteurs préféraient le
tilleul pour la fabrication des ornements et des sculptures des retables[8].
Le relief était fixé au retable par deux clous placés à mi-hauteur de l’œuvre.
Représenté à mi-corps émergeant des nuées, Aaron est ici debout de face,
le visage de trois-quarts tourné vers la droite. La main droite est sur la
poitrine et la gauche détient la cruche. Il est représenté sous les traits
réalistes d’un homme mûr à la longue barbe et à la chevelure ondulée, vêtu
d’une ample tunique plissée aux manches resserrées aux avant-bras et aux
poignets. Cette dernière est recouverte d’un
plastron à bord découpé avec une large encolure en V, soulignée d’un sur-col
vert qui vient casser la monotonie de la dorure, appliquée sur le costume, la
nuée et la cruche. Les chairs sont naturelles et la chevelure et la barbe
grises.
L’iconographie de l’œuvre fait référence au passage de l’Exode
(16 : 33 et 34) qui relate : « Et Moïse dit à Aaron : Prends un vase,
mets-y de la manne plein un omer, et dépose-le devant
l’Éternel, afin qu’il soit conservé pour vos descendants. Suivant
l’ordre donné par l’Éternel à Moïse, Aaron le déposa devant le témoignage, afin
qu’il fût conservé ». Aaron constitue sur le retable du maître-autel,
le pendant d’un Moïse présentant le Décalogue, qui prenait place de l’autre coté du tabernacle[9].
Chronique et
coulisses du retour
Avril 2001, pour mémoire : Dans la nuit du 21 au 22
avril 2001, un groupe d’individus s’introduit dans l’église paroissiale de Fridefont, force avec un cric hydraulique la grille qui
ferme la chapelle latérale nord transformée en trésor et subtilise plusieurs
œuvres en bois polychrome avant de prendre la fuite à travers champs pour
rejoindre un véhicule laissé hors des regards sur un petit chemin. Le préjudice
est important car la chapelle aménagée en trésor renfermait tous les objets
provenant de la chapelle de Mallet et de celle de Magnac
noyées aujourd’hui sous les eaux du barrage de Grandval.
Juin 2002 : Le soir du 30 juin 2002,
un camping-car se gare devant l’église Saint-Pierre de Bredons.
Cette pratique est assez fréquente car, sur le promontoire de Bredons, le panorama est magnifique et les visiteurs
profitent non seulement de la vue sur l’église mais aussi de celle des
montagnes et de la vallée de l’Alagnon. Pendant la nuit l’église est dévalisée.
Après les dépôts de plainte en gendarmerie et les démarches auprès du tribunal,
les descriptions et les photographies des objets et œuvres volées dans les deux
communes sont diffusées sur les réseaux de recherche et les enquêtes
commencent.
Automne 2009 : La police allemande
saisit des objets provenant de France et retrouvés dans la ville de Darmstadt.
Pour des raisons de conservation et de sécurité, ils sont déposés au Musée
diocésain de la ville de Mayence (Allemagne). L'OCBC est contacté et identifie
rapidement l’un d’eux comme étant la Vierge à l’enfant langé de Fridefont, fichée dans ses bases de données mais également
identifiée comme volée sur la base publique du Ministère de la culture et de la communication[10].
Faute de clichés détaillés de chacun des objets volés à Bredons[11], le Aaron n’est pas identifié par l’OCBC.
Été 2010 : L’enquête
suit son cours et des photographies des objets saisis sont diffusées à
l'ensemble des DRAC et du réseau des CAOA. La Conservation des AOA du Cantal,
reconnaît alors dans le Aaron une production locale
et, à force de recherches dans la bibliographie et les archives photographiques
de la CAOA et de la Photothèque cantalienne[12],
l’identification précise est effectuée.
Automne 2010 : Les communes
font la preuve de leur propriété, la procédure est reprise auprès du Tribunal
de grande instance d’Aurillac et du Ministère de la culture. Les démarches sont
suivies à Paris par les services européens, juridiques et administratifs, du
Ministère de la culture et de la communication, en liaison avec la DRAC
Auvergne.
Hiver 2010 : Afin que les
statues soient rendues à leurs légitimes propriétaires, le Ministère de la culture
et de la communication demande à l’OCBC de déclencher une action en restitution
auprès du Ministère de la culture du Land de Rhénanie-Palatinat, en application
de la directive européenne relative à la restitution de biens culturels ayant
quitté illicitement le territoire d'un État membre.
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Fig.4 : La remise officielle des objets. De droite à
gauche : Mme Hanne Kielholtz,
des
Affaires culturelles du Land de Rhénanie-Palatinat, M. Winfried Wilhelmy, Directeur
du Musée diocésain de Mayence,
et l’auteur, en représentation
du Ministère de la culture
et de la communication. |
Fig. 5 : Les œuvres sont soigneusement
emballées et conditionnées par l’entreprise de transport spécialisée. |
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Fig. 6 : Déballage de la Vierge à l’enfant
langé
au Musée de Haute-Auvergne. |
Fig. 7 : Constat d’état du
Aaron
à l’arrivée à Saint-Flour. |
Printemps 2011 : Les
autorités régionales allemandes répondent
favorablement à cette demande de restitution et le retour des statues s’organise
entre les différents services.
11 et le 12 juillet 2011 : Dans le cadre d’une
collaboration entre le Ministère de la culture et de la communication et le
conseil général du Cantal, les statues reviennent en France. Avec la
collaboration de la ville de Saint-Flour, les objets arrivés sur le territoire
national sont déposés au musée de Haute-Auvergne avant restitution aux communes
et repose dans les églises d’origine, suite à la sécurisation des lieux.
Remerciements:
Une fois n'est pas
coutume, les remerciements de cette notice sont aujourd'hui élargis non
seulement à ceux qui ont collaboré à son élaboration mais à ceux qui chaque
jour, veillent à la conservation du patrimoine mobilier : le retour dans
le Cantal de la Vierge de Fridefont et du Aaron de Bredons n’aurait pas été possible sans l'engagement, la
veille quotidienne et l'éternelle disponibilité de madame Judith Kagan, chef du
bureau de la conservation du patrimoine mobilier et instrumental de la
direction générale des patrimoines du Ministère de la culture et de la communication
. Que cette dernière reçoive ici toute ma gratitude qui s'étend bien sûr à tous
ses collaborateurs. À Clermont-Ferrand, je tiens à remercier mesdames
Marie-Josée Carroy-Bourlet et Marie-Blanche Potte, respectivement conservateur régional des Monuments
historiques et conservateur régional au service régional de l'Inventaire, ainsi
que les services de la DRAC-Auvergne et à Aurillac ceux du conseil général et
plus particulièrement madame Brigitte Dubois, chef du service culture et monsieur
Jean Leterme, directeur du développement du
territoire.
Sans l'intervention de
l'OCBC, les œuvres n'auraient sans doute pas pu être retrouvées. Que les
services de l'office de lutte contre le trafic des biens culturels soient ici
chaudement remerciés. Un grand merci également aux autorités allemandes pour
leur collaboration et leur accueil chaleureux à Mayence et plus
particulièrement à mesdames Hedda Frank et Hanne Kielholtz,
des affaires culturelles du Land de
Rhénanie-Palatinat ainsi qu’à monsieur Winfried Wilhelmy, directeur du Musée diocésain de Mayence ; et dans le Cantal, à monsieur Yvon Alain, maire d'Albepierre-Bredons, monsieur Guilbot, maire
de Fridefont et madame Aude Bergeret, directrice du
Musée de Haute-Auvergne.
Last but not least, dans le cadre de la prévention des vols dans les églises, sans
l'enthousiasme et l'implication de monsieur Stéphane Téfo,
alors chargé de mission sécurité au Ministère de la culture, de madame
Catherine Skzrat, à l'époque correspondante sûreté à
la DRAC-Auvergne et de monsieur Benoît-Henry Papounaud,
CAOA du Cantal, la construction technique du Plan pluriannuel de mise en
sécurité des objets mobiliers dans les édifices cultuels du Cantal (Plan MES)
validé par l'assemblée départementale en février 2007 et mis en œuvre depuis
lors en collaboration avec l'État et la Région, n'aurait pu être menée à bien.
Que ceux-ci, qui m'ont, de plus, accueillie les bras ouverts, trouvent ici les
marques de toute ma gratitude. Enfin, merci à madame Guilaine Pons, CDAOA pour sa
collaboration quotidienne et son engagement dans le Plan MES.
[1] L’OCBC est compétent en
matière de vol et de recel de vol de biens culturels. Il s’agit d’un service à
vocation interministérielle au sein de la Direction centrale de la police
judiciaire (agissant également pour le compte de la Gendarmerie nationale, de l'administration
des Douanes et des ministères de la Culture, de la Justice et des Affaires
étrangères). Source : site internet du Ministère de l’intérieur,
[2] Classée au titre des
Monuments historiques MH : 26-08-1948. Les dimensions du
Aaron sont : 51 cm x25 cm x20 cm
[3] Mézard (Brigitte) La Vierge dans
la statuaire du Cantal, Aurillac, Association des
Amis du patrimoine de Haute-Auvergne, 1989, p. 71 et Mézard (Brigitte),
Les Majestés du Cantal. Paris,
Musée du Luxembourg, septembre-novembre 1992, Aurillac, Association des
amis du Patrimoine de Haute-Auvergne, 1992, p. 115
[4] Le maître-autel est
classé au titre des Monuments historiques MH : 30-06-1908. Les dimensions du Aaron sont 75 cm x
[5] Bouyssou (Léonce), Retables de Haute-Auvergne, xviie-xixe siècles,
Nonette, Créer, 1991 [plus d’une trentaine de références au maître-autel et
photographie (entre autres) de la couverture de l’ouvrage] ; Vitrolles (Henri), « Murat
: quelques prix-faits et donations des xviie et xviiie
siècles », RHA, tome 57, janvier-mars 1995, p. 53-63.
[6] Ibid.
[7] Communication
personnelle, juillet 2011.
[8] Bouyssou
(Léonce), op cit., p. 153, qui
signale également une autre spécificité des retables de Bredons:
alors que dans l’ensemble, les archichectures des
retables étaient réalisées en chêne, ou en noyer et châtaignier, à Bredons c’est l’orme qui prédomine dans leur construction.
[9] Le Moïse, également volé
en 2002, est aujourd’hui disparu. Une illustration est cependant
disponible in Bouyssou
(Léonce), op cit., p. 159.
[10] http://www.culture.gouv.fr/culture/inventai/patrimoine/ : recherche par
objets volés par département.
[11] Les archives des
Ministères renfermaient des photographies des retables entiers mais pas de
clichés de détails.
[12] Sur
le site des Archives départementales du Cantal.