Extrait de la Revue de la Haute-Auvergne, juillet-septembre 2011.
Objets d’art

 

Chronique d’un retour longtemps espéré :

de Mayence à Bredons et Fridefont, le retour d’Aaron et de la Vierge à l’enfant langé

 

par Véronique Breuil-Martinez

Conservatrice des antiquités et objets d’art pour le Cantal ;

 caoa15@yahoo.fr.

Les clichés des objets sont de l’auteur.

 

Fig. 1 : La Vierge de Fridefont, dans les réserves du Musée diocésain de Mayence

Fig. 2 : Aaron de Bredons. Cliché pris dans le cadre du constat d’état effectué à Mayence

 

 

 

Dispersé dans plus de cinq cents églises et chapelles, le riche patrimoine religieux du Cantal a fait l’objet de nombreuses convoitises. Depuis les années 1980, différentes mesures ont été prises pour lutter contre les vols : des vitrines-trésors cantonales regroupant les pièces d’orfèvrerie ont été créées par la CAOA et les chapelles isolées ont vu leur patrimoine rapatrié dans les églises paroissiales. Cependant, les cambriolages spectaculaires des années 2000 ont mené l’État, la région et le département à une réflexion commune qui a abouti à l’embauche en 2005 d’un chargé de mission, et à l’élaboration d’un plan pluriannuel de mise en sécurité des objets mobiliers dans les édifices cultuels du Cantal. Ce plan, mis en œuvre depuis 2007 et piloté par les services du conseil général avec l’appui de l’Association des Amis du patrimoine de Haute-Auvergne et financé par l’État, le département et la région, a permis jusqu’à aujourd’hui la sécurisation de bon nombre d’édifices religieux.

La prévention est donc aujourd’hui de mise, mais la recherche des œuvres et objets disparus n’en est pas pour autant abandonnée et les recherches durent parfois des années avant de donner des résultats. Une fois les disparitions signalées par les propriétaires, des enquêtes sont menées, des actions sont entreprises par les tribunaux… De même, ces dernières années, des bases de données ont été créées et des protocoles de communication et d’information ont été mis en place afin de permettre une réaction rapide des autorités concernées. Le Ministère de la culture accueille au sein de sa Direction du patrimoine des chargés de mission sécurité et les contacts avec l'Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (O.C.B.C.)[1] sont fréquents et fructueux. Le trafic des œuvres d’art ne s’arrête malheureusement pas à nos frontières et la coopération internationale fonctionne entre les services de police, les départements de justice et les responsables de la culture, même si les différences structurelles inhérentes aux administrations et législations des États rendent parfois la tâche longue et ardue. Résultent de cette collaboration, la récupération d’œuvres et le démantèlement de réseaux de trafiquants dont le retour récent dans le Cantal de deux œuvres de Fridefont et Bredons est la meilleure illustration.

 

 

Les œuvres : la Vierge de Fridefont et Aaron de Bredons

 

La Vierge à l’enfant langé de bandelettes de la chapelle de Mallet, commune de Fridefont (Fig. 1)[2] 

 

Dérobée dans l’église paroissiale de Fridefont, l’œuvre provient de l’église de l’ancien prieuré casadéen de Mallet dépendant de celui de Chanteuges en Haute-Loire. À la construction du barrage de Grandval, les objets ont été transportés à l’église de Fridefont avant que le hameau et son église soient submergés par la retenue d’eau.

L’iconographie est originale : recou-verte d’un voile aux plis stylisés qui laisse apparaître une coiffe, la Vierge se penche avec tendresse sur l’enfant qu’elle porte de la main droite et protège dans les pans de son voile. Jésus est ici un nourrisson aux langes fixés par des bandelettes et non pas un jeune enfant comme c’est généralement le cas chez les Vierges de tendresse.

Visages et mains des personnages sont naïfs. Voile et lange sont bleus et vert-bleu ; bandelettes et robe sont rouges alors que la coiffe est blanche. Représentation peu commune, la Vierge apparaît en buste ou à mi-corps. Il peut s’agir soit de la volonté de l’artiste soit d’une modification plus tardive résultant d’une détérioration de la partie inférieure de la sculpture (cette dernière aurait alors été tronquée et renforcée par une base). La face postérieure est polychrome et sculptée : coiffe et plis du haut du voile apparaissent en volume alors que le dos est plan.

 

Représentée, selon Brigitte Mézard[3], sous les traits d’une femme du peuple, il ne s’agit pas ici selon ce même auteur de Marie Reine du Ciel, mais d’une paysanne de la région avec sa robe au col fermé. Caractérisée par un aspect simple et une polychromie naïve, la production en serait probablement locale et elle daterait non pas du xve comme l’affiche l’arrêté de protection au titre des Monuments historiques mais du xviie siècle, et serait contemporaine de celle des nombreux saint Roch et autres saint Jacques.

 

 

Aaron, du maître-autel de l’église Saint-Pierre de Bredons (Fig. 2)[4]

 

Le relief d’Aaron provient du majes-tueux maître-autel de l’église Saint-Pierre de Bredons[5]. Commande et prix-fait indiquent que l’intégralité du retable du maître-autel a été commandée en 1706 et réalisée jusqu’en 1711 par Antoine Boyer, de Murat, et Pierre Journiac, d’Antignac, pour la sculpture ; c’est Noël Verdier, d’Apchon, qui s’est chargé de la dorure[6].

Il s’agit d’une sculpture en demi-relief réalisée dans un bois dense observable sur la partie postérieure de l’objet, plane et dénuée de polychromie. Le restaurateur Didier Rousset identifie ce dernier comme étant du cèdre[7], essence relativement rare dans le Cantal où les sculpteurs préféraient le tilleul pour la fabrication des ornements et des sculptures des retables[8]. Le relief était fixé au retable par deux clous placés à mi-hauteur de l’œuvre.

Représenté à mi-corps émergeant des nuées, Aaron est ici debout de face, le visage de trois-quarts tourné vers la droite. La main droite est sur la poitrine et la gauche détient la cruche. Il est représenté sous les traits réalistes d’un homme mûr à la longue barbe et à la chevelure ondulée, vêtu d’une ample tunique plissée aux manches resserrées aux avant-bras et aux poignets. Cette dernière est recouverte d’un plastron à bord découpé avec une large encolure en V, soulignée d’un sur-col vert qui vient casser la monotonie de la dorure, appliquée sur le costume, la nuée et la cruche. Les chairs sont naturelles et la chevelure et la barbe grises.

L’iconographie de l’œuvre fait référence au passage de l’Exode (16 : 33 et 34) qui relate : « Et Moïse dit à Aaron : Prends un vase, mets-y de la manne plein un omer, et dépose-le devant l’Éternel, afin qu’il soit conservé pour vos descendants. Suivant l’ordre donné par l’Éternel à Moïse, Aaron le déposa devant le témoignage, afin qu’il fût conservé ». Aaron constitue sur le retable du maître-autel, le pendant d’un Moïse présentant le Décalogue, qui prenait place de l’autre coté du tabernacle[9].

 

 

Chronique et coulisses du retour

 

Avril 2001, pour mémoire : Dans la nuit du 21 au 22 avril 2001, un groupe d’individus s’introduit dans l’église paroissiale de Fridefont, force avec un cric hydraulique la grille qui ferme la chapelle latérale nord transformée en trésor et subtilise plusieurs œuvres en bois polychrome avant de prendre la fuite à travers champs pour rejoindre un véhicule laissé hors des regards sur un petit chemin. Le préjudice est important car la chapelle aménagée en trésor renfermait tous les objets provenant de la chapelle de Mallet et de celle de Magnac noyées aujourd’hui sous les eaux du barrage de Grandval.

 

Juin 2002 : Le soir du 30 juin 2002, un camping-car se gare devant l’église Saint-Pierre de Bredons. Cette pratique est assez fréquente car, sur le promontoire de Bredons, le panorama est magnifique et les visiteurs profitent non seulement de la vue sur l’église mais aussi de celle des montagnes et de la vallée de l’Alagnon. Pendant la nuit l’église est dévalisée. Après les dépôts de plainte en gendarmerie et les démarches auprès du tribunal, les descriptions et les photographies des objets et œuvres volées dans les deux communes sont diffusées sur les réseaux de recherche et les enquêtes commencent.

 

Automne 2009 : La police allemande saisit des objets provenant de France et retrouvés dans la ville de Darmstadt. Pour des raisons de conservation et de sécurité, ils sont déposés au Musée diocésain de la ville de Mayence (Allemagne). L'OCBC est contacté et identifie rapidement l’un d’eux comme étant la Vierge à l’enfant langé de Fridefont, fichée dans ses bases de données mais également identifiée comme volée sur la base publique du Ministère de la culture et de la communication[10]. Faute de clichés détaillés de chacun des objets volés à Bredons[11], le Aaron n’est pas identifié par l’OCBC.

 

Été 2010 : L’enquête suit son cours et des photographies des objets saisis sont diffusées à l'ensemble des DRAC et du réseau des CAOA. La Conservation des AOA du Cantal, reconnaît alors dans le Aaron une production locale et, à force de recherches dans la bibliographie et les archives photographiques de la CAOA et de la Photothèque cantalienne[12], l’identification précise est effectuée.

 

Automne 2010 : Les communes font la preuve de leur propriété, la procédure est reprise auprès du Tribunal de grande instance d’Aurillac et du Ministère de la culture. Les démarches sont suivies à Paris par les services européens, juridiques et administratifs, du Ministère de la culture et de la communication, en liaison avec la DRAC Auvergne.

 

Hiver 2010 : Afin que les statues soient rendues à leurs légitimes propriétaires, le Ministère de la culture et de la communication demande à l’OCBC de déclencher une action en restitution auprès du Ministère de la culture du Land de Rhénanie-Palatinat, en application de la directive européenne relative à la restitution de biens culturels ayant quitté illicitement le territoire d'un État membre.

 

 

 

 

 

Fig.4 : La remise officielle des objets. De droite à gauche : Mme Hanne Kielholtz, des Affaires culturelles du Land de Rhénanie-Palatinat, M. Winfried Wilhelmy, Directeur du Musée diocésain de Mayence, et l’auteur, en représentation du Ministère de la culture et de la communication.

 

Fig. 5 : Les œuvres sont soigneusement emballées et conditionnées par l’entreprise de transport spécialisée.

 

Fig. 6 : Déballage de la Vierge à l’enfant langé au Musée de Haute-Auvergne.

 

 

Fig. 7 : Constat d’état du Aaron à l’arrivée à Saint-Flour.

 

Printemps 2011 : Les autorités régionales allemandes répondent  favorablement à cette demande de restitution et le retour des statues s’organise entre les différents services.

 

11 et le 12 juillet 2011 : Dans le cadre d’une collaboration entre le Ministère de la culture et de la communication et le conseil général du Cantal, les statues reviennent en France. Avec la collaboration de la ville de Saint-Flour, les objets arrivés sur le territoire national sont déposés au musée de Haute-Auvergne avant restitution aux communes et repose dans les églises d’origine, suite à la sécurisation des lieux.

 

 

 

Remerciements:

Une fois n'est pas coutume, les remerciements de cette notice sont aujourd'hui élargis non seulement à ceux qui ont collaboré à son élaboration mais à ceux qui chaque jour, veillent à la conservation du patrimoine mobilier : le retour dans le Cantal de la Vierge de Fridefont et du Aaron de Bredons n’aurait pas été possible sans l'engagement, la veille quotidienne et l'éternelle disponibilité de madame Judith Kagan, chef du bureau de la conservation du patrimoine mobilier et instrumental de la direction générale des patrimoines du Ministère de la culture et de la communication . Que cette dernière reçoive ici toute ma gratitude qui s'étend bien sûr à tous ses collaborateurs. À Clermont-Ferrand, je tiens à remercier mesdames Marie-Josée Carroy-Bourlet et Marie-Blanche Potte, respectivement conservateur régional des Monuments historiques et conservateur régional au service régional de l'Inventaire, ainsi que les services de la DRAC-Auvergne et à Aurillac ceux du conseil général et plus particulièrement madame Brigitte Dubois, chef du service culture et monsieur Jean Leterme, directeur du développement du territoire.

Sans l'intervention de l'OCBC, les œuvres n'auraient sans doute pas pu être retrouvées. Que les services de l'office de lutte contre le trafic des biens culturels soient ici chaudement remerciés. Un grand merci également aux autorités allemandes pour leur collaboration et leur accueil chaleureux à Mayence et plus particulièrement à mesdames Hedda Frank et Hanne Kielholtz, des affaires culturelles du Land de Rhénanie-Palatinat ainsi qu’à monsieur Winfried Wilhelmy, directeur du Musée diocésain de Mayence ; et dans le Cantal, à monsieur Yvon Alain, maire d'Albepierre-Bredons, monsieur Guilbot, maire de Fridefont et madame Aude Bergeret, directrice du Musée de Haute-Auvergne.

Last but not least, dans le cadre de la prévention des vols dans les églises, sans l'enthousiasme et l'implication de monsieur Stéphane Téfo, alors chargé de mission sécurité au Ministère de la culture, de madame Catherine Skzrat, à l'époque correspondante sûreté à la DRAC-Auvergne et de monsieur Benoît-Henry Papounaud, CAOA du Cantal, la construction technique du Plan pluriannuel de mise en sécurité des objets mobiliers dans les édifices cultuels du Cantal (Plan MES) validé par l'assemblée départementale en février 2007 et mis en œuvre depuis lors en collaboration avec l'État et la Région, n'aurait pu être menée à bien. Que ceux-ci, qui m'ont, de plus, accueillie les bras ouverts, trouvent ici les marques de toute ma gratitude. Enfin, merci à madame Guilaine Pons, CDAOA pour sa collaboration quotidienne et son engagement dans le Plan MES.

 

 

 



[1] L’OCBC est compétent en matière de vol et de recel de vol de biens culturels. Il s’agit d’un service à vocation interministérielle au sein de la Direction centrale de la police judiciaire (agissant également pour le compte de la Gendarmerie nationale, de l'administration des Douanes et des ministères de la Culture, de la Justice et des Affaires étrangères). Source : site internet du Ministère de l’intérieur,

http://www.interieur.gouv.fr/sections/a_l_interieur/la_police_nationale/organisation/dcpj/trafic-biens-culturels

[2] Classée au titre des Monuments historiques MH : 26-08-1948. Les dimensions du Aaron sont : 51 cm x25 cm x20 cm

[3] Mézard (Brigitte) La Vierge dans la statuaire du Cantal, Aurillac, Association des Amis du patrimoine de Haute-Auvergne, 1989, p. 71 et Mézard (Brigitte), Les Majestés du Cantal. Paris, Musée du Luxembourg, septembre-novembre 1992, Aurillac, Association des amis du Patrimoine de Haute-Auvergne, 1992, p. 115

[4] Le maître-autel est classé au titre des Monuments historiques MH : 30-06-1908. Les dimensions du Aaron sont 75 cm x 33 cm x 15 cm

[5] Bouyssou (Léonce), Retables de Haute-Auvergne, xviie-xixe siècles, Nonette, Créer, 1991 [plus d’une trentaine de références au maître-autel et photographie (entre autres) de la couverture de l’ouvrage] ; Vitrolles (Henri), «  Murat : quelques prix-faits et donations des xviie et xviiie siècles », RHA, tome 57, janvier-mars 1995, p. 53-63.

[6] Ibid.

[7] Communication personnelle, juillet 2011.

[8] Bouyssou (Léonce), op cit., p. 153, qui signale également une autre spécificité des retables de Bredons: alors que dans l’ensemble, les archichectures des retables étaient réalisées en chêne, ou en noyer et châtaignier, à Bredons c’est l’orme qui prédomine dans leur construction.

[9] Le Moïse, également volé en 2002, est aujourd’hui disparu. Une illustration est cependant disponible in Bouyssou (Léonce), op cit., p. 159.

[10]  http://www.culture.gouv.fr/culture/inventai/patrimoine/ : recherche par objets volés par département.

[11] Les archives des Ministères renfermaient des photographies des retables entiers mais pas de clichés de détails.

[12] Sur le site des Archives départementales du Cantal.