Revue de la Haute-Auvergne

 

Octobre-décembre 2007 – T. 69, 108e année

 

Editorial

 

Auvergnats d’ailleurs

La thématique de la migrance et des migrants est l’un des sujets inépuisables[1] de l’historiographie sur le Massif central en général, et du Cantal en particulier : non seulement parce que ces remues d’hommes (A. Poitrineau) sont une constante de la démographie du haut pays, mais aussi parce que l’absence de ces hommes (les femmes étaient moins mobiles), définitive ou périodique, les rend difficiles à appréhender dans les sources d’archives. Il faut les cueillir à leur retour d’Espagne, comme le font Patrice Poujade et Jean Vezole, en traquer la trace sur les pierres tombales (V. Flauraud), dans l’historiographie consacrée au pays d’accueil (N. Vatin-Pérignon) ou bien recueillir leur témoignage dans les lettres ou les fragments comptables que l’on a conservés d’eux dans les archives familiales (H. Tronc, G. Jalenques).

Ces article n’ont pas l’ambition de proposer une nouvelle synthèse sur ce sujet, d’autant qu’un travail magistral a fait récemment le point sur la question. Marc Prival, dans Auvergnats et Limousins en migrance, Olliergues, La Montmarie, 2005 (dessins de Michel Cottier), enrichit les travaux antérieurs de ses propres recherches.

Les coups de projecteurs biographiques sur les destins individuels et familiaux de ces Cantaliens courant les routes du monde contribueront donc seulement à éclairer les motivations de ceux qui partent.

La motivation principale est traditionnellement économique : le trop-plein de la démographie cantalienne quitte le village pour gagner petit, faire des affaires et du commerce (comme les Lavernhe de Saint-Santin-Cantalès), ou développer une industrie dans une région plus adaptée (comme Amable Matussière). Mais les aspirations à une vie intellectuelle plus brillante (Pierre-Philippe Delclergues) ne sont jamais absentes. Adrien Malga ou Pierre-Philippe Delclergues voulaient aussi élargir leur horizon en gagnant Paris. L’or de Californie brilla pour ce dernier, lorsque les espoirs de la Révolution de 1848 se furent éteints. Antoine Layrac voulut trouver à Avignon ce qu’Aurillac ne lui avait pas donné ; en fondant une famille et en asseyant sa situation sociale, l’enfant naturel entendait prendre une revanche sur la vie.

Le rapport au pays est fait d’attraction et de répulsion : si le cœur demeure au pays, la bourse (et les moyens de la remplir) ou la vie (sentimentale, familiale, intellectuelle) sont ailleurs. D’où les ambiguïtés, les malentendus, les défiances réciproques que l’on constate entre les Cantaliens d’ici et ceux d’ailleurs – dans le passé comme aujourd’hui. On peut certes le déplorer, tâcher d’y remédier : c’est en tous les cas un fait inhérent à toute migrance, et qu’il est impossible d’éluder.

Il est bien évident que les ressorts psychologiques de nos migrants cantaliens, du XVIe au XXe siècle, nous aident à comprendre le cadre de pensée, le type de motivation et les détresses[2] des migrants d’aujourd’hui. Lorsque l’on sait l’enjeu que représente la question des migrations, à l’échelle mondiale comme pour l’Union européenne, et qui touche de près notre pays, il convient de redire ici avec force que l’histoire, sans fournir de recettes ni de solutions, permet de penser le monde contemporain, de prendre du recul sur les urgences du présent et, ce faisant, d’agir en connaissance de cause.



[1] Il faut noter que l’article de Paule Escourolles consacré aux migrants de Marchastel, paru dans notre Revue en 2004, a suscité un intéressant prolongement dû à Bernard Heude, « Des migrants du Nord-Cantal, étameurs ambulants, en Sologne aux XIXe et XXe siècles », dans le Bulletin du groupe de recherches archéologiques et historiques de Sologne, t. 28, n° 4, octobre-décembre 2006, p. 17-46. L’article est richement illustré d’archives de la famille Escourolles.

 

 

[2] Avaler des pièces d’or pour les passer en France, comme Jean Brousse en 1653 (p. ), est-ce de la rouerie ou un signe de détresse ?